Donne la paix à notre temps

Sunguk Kim, Unsplash

Les évènements récents dans la vie de notre quartier font sans doute résonner différemment ces mots que nous entendons chaque dimanche. À peine le Notre Père achevé, le prêtre prolonge notre dernière demande : 

Délivre-nous de tout mal, Seigneur, et donne la paix à notre temps : soutenus par ta miséricorde, nous serons libérés de tout péché, à l'abri de toute épreuve nous qui attendons que se réalise cette bienheureuse espérance : l'avènement de Jésus-Christ, notre Sauveur.

Ce prolongement s'appelle l'embolisme, et il s'insère juste avant la reprise par toute l'assemblée « car c'est à toi qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire pour les siècles des siècles. Amen ». Retraçons l'histoire de cette prière qui nous conduit du Corps et du Sang du Seigneur à l'autel jusqu'à l'échange d'un geste de paix.

Nous sommes à Rome à la fin du VIᵉ siècle. Le pape Saint Grégoire le Grand est élu en 590, dès les premiers mois de son pontificat se déclare une épidémie de peste, il organise les secours et le soutien à la population. Deux ans après l'épidémie, les Lombards assiègent la ville, Grégoire organise la défense et les négociations pour éviter la destruction. C'est dans ce contexte que Grégoire prend deux décisions qui ont façonné notre prière à la messe : 

  • Il donne au Notre Père sa place définitive, juste après la prière eucharistique : il lui paraissait inconvenant, écrit-il, de dire sur l'offrande du Corps du Christ une prière composée par les hommes plutôt que celle prononcée et donnée par le Seigneur Jésus lui-même. 
  • Avant la conclusion du Notre Père par la reprise « car c'est à toi qu'appartiennent  …» (déjà présente au Ier siècle, cf. la Didachè), il intègre définitivement la prière de l'embolisme qui demande instamment à Dieu de nous donner la paix et de nous garder « à l'abri de toute épreuve », et le geste de paix qui conclut la prière.

Cette demande de la Paix du Christ (et son échange) attire notre attention sur deux points :

  1. Elle a été donnée dans un temps manquant cruellement de paix et de sécurité.
  2. Elle a une position singulière dans la messe. Les autres rites (ambrosien, byzantin, mozarabe, gallican, …) placent l'échange de paix avant la prière eucharistique, en accord avec la parole de l’Évangile : « va d'abord te réconcilier, puis viens présenter ton offrande » (Mt 5,23).

Par là est manifesté que la paix que nous échangeons est un don du Christ, et qu'elle est le premier fruit que le Seigneur veut nous donner dans l'Eucharistie (la réconciliation dont parle l'Évangile est vécue dans le rite pénitentiel au début de la messe). Avant même de communier — aux baptisés, catéchumènes, fidèles de tous âges ou en toute situation — le Christ donne la paix. Et cette paix est, selon l'antique tradition du pape Grégoire, d'autant plus précieuse et nécessaire que les temps sont troublés et les cœurs inquiets ! 

Le geste de paix n'est pas l'échange de ce que nous possédons mais l'accueil et le partage de ce que le Christ nous donne à l'autel. C'est ce que nous rappellent les servantes de la liturgie en la transmettant à toute l'assemblée. Que ce fruit dure et se répande lorsque le prêtre nous enverra aller «  dans la paix du Christ ».

Père Yann Barbotin